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Mémoires Vives
 

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Bulletin no 26, septembre 2008

 

L’accent des Québécois et celui des Parisiens1

par Jean-Denis Gendron

 

L’accent des Québécois et celui des Parisiens
Deux grandes traditions phonétiques se sont partagé la prononciation du français au cours des XVIIe et XVIIIe siècles : le bel usage et le grand usage. L’une de ces traditions a laissé des traces au Québec, l’autre s’est incarnée ultimement dans la haute société de Paris. Les accents québécois et parisien, on le verra, sont d’abord historiquement imbriqués avant d’être dissociés par la Révolution de 1789. Ce fait représente le trait fondamental de l’histoire de la prononciation du français depuis le début du XVIIe siècle.

 

Ce qui met sur la piste de cette nouvelle vue des choses, ce sont les louanges unanimes des voyageurs sur la rectitude de la prononciation du français au Canada pendant tout le Régime français (1608-1760), opposées aux sévères réserves des voyageurs du XIXe siècle sur le même accent : aux XVIIe et XVIIIe siècles, tous s’entendent pour dire qu’on trouve au Canada une prononciation sans accent. Ainsi du Père de Charlevoix, lorsqu’il écrit en 1720

Les Canadiens, c’est-à-dire les Créoles du Canada, respirent en naissant un air de liberté, qui les rend fort agréables dans le commerce de la vie & nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre Langue. On ne remarque même ici aucun Accent.

 

Ou encore le Suédois Pehr Kalm en 1749, à la suite de son séjour à Montréal et à Québec :

Langue française. Tous, ici, tiennent pour assuré que les gens du commun parlent ordinairement au Canada un français plus pur qu’en n’importe quelle Province de France et qu’ils peuvent même, à coup sûr, rivaliser avec Paris. Ce sont les Français nés à Paris, eux-mêmes, qui ont été obligés de le reconnaître.

 

Ou bien, en 1757, le comte de Bougainville, parisien de naissance et d’éducation :

 

Il faut convenir que, malgré ce défaut d’éducation, les Canadiens ont de l’esprit naturellement; ils parlent avec aisance, ils ne sçavent pas écrire, leur accent est aussi bon qu’à Paris, leur diction est remplie de phrases vicieuses empruntées de la langue des sauvages ou des termes de marine, appliqués dans le style ordinaire […]

 

Du début à la fin du Régime français (1608-1760), il n’y a, pour les observateurs français et étrangers, aucune note discordante sur la qualité de l’accent des Canadiens : on ne remarque chez eux aucun accent, et celui-ci est « aussi bon qu’à Paris ».

 

Mais le ton change du tout au tout au XIXe siècle : les voyageurs français et étrangers qui abordent au Canada – c’est-à-dire à Montréal et à Québec – trouvent alors que l’accent canadien fait provincial, populaire, paysan même. Dès 1810, avec l’Anglais John Lambert, le ton est donné :

The Canadians have had the caracter of speaking the purest French : but I question whether they deserve it in the present day. (Cité dans Gaston Dulong, 1966:5)

Les Canadiens, écrit-il, ont eu cette réputation de parler le meilleur français : mais se pose la question de savoir si aujourd’hui [en 1810] ils méritent ce compliment.

  • Théodore Pavie (1829-1830) : « […] leur prononciation épaisse […]. » (Dans M.-F. Caron-Leclerc : 116)2

  • Isidore Lebrun (1833) : « la parole canadienne est traînante […]. » (Ibid. : 100)

  • Charles-H.-P. Gauldrée-Boilleau (1861-1862) : « On traîne sur les voyelles comme si elles étaient marquées d’un accent circonflexe. » (Ibid. : 160)

  • Auguste Foubert (1875) : « La prononciation canadienne est dure et très-accentuée. » (Ibid. : 216)

  • Georges Demanche (1885) : « […] à entendre parler français avec cette accentuation particulière à nos paysans […]. » (Ibid. : 334)

  • Thérèse Bentzon (1889) : « […] un français plus fermement et plus lourdement prononcé qu’il ne l’est chez nous d’habitude […]. » (Ibid. : 448)

À leur oreille, l’accent canadien est jugé d’une qualité nettement inférieure.

 

Et pourtant, il ne s’est écoulé que cinquante ans entre la rupture avec la France en 1760, alors que tout était identique, et le premier témoignage du XIXe siècle (1810), où tout apparaît différent. Cinquante ans, c’est peu à l’échelle des transformations phonétiques, surtout pour une langue sous haute surveillance comme l’est la langue de la haute société de Paris.

 

Il s’est de toute évidence passé quelque chose à Paris, un événement majeur qui a bouleversé la situation phonétique. Cet événement, c’est la grande Révolution de 1789. C’est comme si la prononciation de la haute société de Paris avait à ce moment-là basculé d’un style de prononciation à un autre tout différent. Et qu’il y avait eu auparavant deux styles de prononciation.

 

Placé sur cette piste, on est conduit à examiner les remarques des grammairiens. Qui font état en effet d’un double style de prononciation pratiqué par la haute société de Paris, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. En fait, plus précisément, à partir de Vaugelas (1647), qui déclare, à l’encontre de l’opinion de tous les autres grammairiens, que la bonne prononciation ne se trouve pas chez les avocats du Parlement de Paris, mais « veut que l’on hante la cour ». C’est la naissance et le développement des salons qui changent tout.

 

En effet, à partir du moment (1615) où, pour la haute société, les salons sont devenus un mode de vie sociale où priment le bon goût et la modération, il allait pour ainsi dire de soi que le modèle de prononciation « emphatique et majestueux » du Parlement ne pouvait pas convenir. C’est ce qu’a compris Vaugelas. Il a rendu ce service aux salons de leur définir une doctrine appropriée, en leur conférant sous l’autorité de la cour – suprême habileté – un prestige qui allait, dès lors, s’opposer au prestige des avocats et des magistrats du Parlement.

 

Mais ceux-ci ne vont pas lâcher prise. Et ils ont l’appui des prédicateurs et des gens de théâtre.

 

Il y aura dès lors à Paris deux usages : le bel usage des salons et de la cour, qu’on appellera aussi le style familier de la conversation, où la prononciation, selon le goût des dames, doit rester spontanée, naturelle, exempte du faix de l’effort articulatoire; et le grand usage pratiqué dans le discours public – barreau, chaire, théâtre – où la prononciation est dite soutenue, c’est-à-dire travaillée, cultivée par des exercices articulatoires, de façon à prononcer avec force et précision tous les sons du mot et de la phrase, surtout les consonnes.

 

Les grammairiens vont alors noter avec constance et fidélité les prononciations propres à chacun des deux styles. Et ils feront ainsi jusqu’à la Révolution.

À titre d’exemple, voici ce que les grammairiens français disent touchant la prononciation du mot « froid » :

fret/froid : « on dit dans le discours familier, il fait grand fraid, le fraid [frè] et le chaud. Mais en preschant, en plaidant, en haranguant, en déclamant, je dirois le froid [froè], les froids, les froideurs, Ménage (584) [1672] ; […] froid se prononce en é ouvert dans le discours familier : dans le discours soutenu, il prend le son oè, Buffier 841 [1709], Antonini 53 [1753], Harduin 9 [1757], […] froid se prononce de différentes manières “ même par des personnes lettrées, ” Cherrier 37 [1766].

 

On prononce fraid [frè] dans le discours familier des salons et de la cour; on prononce froid [froè] dans le discours public ou soutenu des avocats, des prédicateurs, des comédiens.

 

On voit bien alors que ce qui est commun à Québec et à Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles, c’est la prononciation du style familier du bel usage. On disait, de part et d’autre de l’Atlantique : « le pain est su la table » ; « i sont venus avec leux valets »; « donnez-moi mon mouchoé »; « i porte un habit neu »; « il aurait du s’escuser pour s’être ainsi ostiné à ne pas vouloir siner le contrat, ce n’était pas ben adret de sa part », etc. Les remarques des grammairiens sont remplies de ces formes qui donnent sa figure propre au style familier, souvent proche de la prononciation populaire, comme le fait remarquer l’historien de la langue française cultivée, Alexis François.

Mais avec la Révolution de 1789, tout va changer. La grande bourgeoisie prend le pouvoir et, avec elle, triomphe le mode de prononciation du grand usage appris dans les collèges, où l’on enseignait la prononciation dite soutenue. C’est une révolution phonétique qui accompagne la révolution politique. Par ce changement de paradigme phonétique, on peut dire avec Alexis François que la haute société de Paris passe au stade d’une prononciation « cultivée », qui est le fait de gens instruits accordant une attention réfléchie au mode articulatoire et à la plénitude phonétique du mot, où toutes les consonnes sont désormais fermement prononcées. Comme le dit Alexis François3:

« Par toute cette discipline [articulatoire], c’est un idiome particulier qui se maintient dans la prose et dans les vers, de là passe dans la conversation des gens instruits, et accentue l’écart entre la langue populaire et la langue cultivée ».

 

La nouvelle prononciation de la haute société de Paris sera appelée la « prononciation bourgeoise ». Elle l’emportera définitivement sous la Restauration et la monarchie de Juillet, et elle sera qualifiée par les grammairiens de l’époque (Sophie Dupuis et Paul Ackermann) de « dialecte qui doit faire la loi pour la prononciation : il est le plus riche, le plus cultivé et le plus beau ».4

 

Les qualités éclatantes du nouvel accent de Paris nous permettent de mieux comprendre les sévères remarques des voyageurs du XIXe siècle sur l’accent des Canadiens. C’est à l’aune de ce nouvel accent qu’était maintenant jugé leur vieil accent. Le changement de paradigme phonétique avait eu cet effet de réduire la prononciation de l’ancien style du bel usage au rang de prononciation provinciale, ou encore populaire, même paysanne, comme certains voyageurs en font la remarque. Car, comme le dit Alexis François, ce qui était de bon style avant la Révolution sera du plus mauvais style après celle-ci :

« On le leu dira su le soir, fut une phrase exclusivement populaire ».5

La Révolution phonétique avait été profonde, totale, rejetant dans l’ombre tout ce qui, en France (les provinces) et au Canada, s’éloignait de la nouvelle prononciation. C’est la haute société qui avait fait la révolution, en l’occurrence la grande bourgeoisie; c’est elle qui donnait le ton, créant un modèle de prononciation auquel il était désormais difficile de ne pas se conformer.

 

La prononciation québécoise traditionnelle - d’avant la Révolution tranquille - a donc pour socle, pour fondement, les habitudes articulatoires et phonétiques propres au style familier du bel usage. Ce qui a pour effet de l’opposer aux habitudes articulatoires et phonétiques du style soutenu, perpétuées depuis la Révolution de 1789 comme style courant, quotidien, de parole, dans la prononciation bourgeoise de la haute société de Paris.


1 Gendron, Jean-Denis, D’où vient l’accent des Québécois? Et celui des Parisiens? Essai sur l’origine des accents, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2007, XXIII – 287 p. http://www.pulaval.com/catalogue/vient-accent-des-quebecois-celui-des-9086.html

2 Caron-Leclerc, Marie-France, Les témoignages anciens sur le français du Canada (du XVIIe au XIXe siècle) : édition critique et analyse, thèse de doctorat déposée à l’Université Laval de Québec, 1998, 863 p.

3 François, Alexis, Histoire de la langue française cultivée des origines à nos jours, Genève, Alexandre Jullien Éditeur, 1959, tome I, 409 p.; tome II, 306 p.

 

4 Bruneau, Charles, Histoire de la langue française des origines à nos jours, tome XII, L’époque romantique, Paris, Librairie Armand Colin, 1948, XIX – 593 p.

 

5 François, Alexis, Histoire de la langue française des origines à 1900, tome VI, Le XVIIIe siècle, deuxième partie, La langue postclassique, Paris, Librairie Armand Colin, 1932, XVI – 1405 p.
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