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samedi 23 octobre 2021

Commission de la mémoire franco-québécoise

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memoires vives

Découvrez un pan de votre histoire qui vous était peut-être inconnu.
Louis-Guy Lemieux. Grandes Familles du Québec. Éditions Septentrion. 2006. 161 pages.

 

histoireDepuis 2003, le journaliste et passionné de généalogie Louis-Guy Lemieux présente, dans une chronique hebdomadaire estivale publiée dans le journal Le Soleil, les ancêtres dont les descendants forment les grandes familles du Québec. Trente de ces chroniques, enrichies de faits nouveaux, ont été regroupées dans un livre. On y trouve les ancêtres des familles Tremblay, Gagnon, Bouchard, Côté, Fortin, Roy, Pelletier, Lavoie, Gagné, Morin, Ouellet, Bélanger, Lévesque, Girard, Poulin, Simard, Gauthier, Bergeron, Caron, Beaulieu, Dubé, Fournier, Savard, Lachance, Paquet, Lessard, Lapointe, Cloutier, Dufour et Nadeau.

Dans sa préface, la présidente de la Société de généalogie de Québec, Mariette Parent, écrit pertinemment que «c’est en livrant l’histoire et la généalogie de ces valeureux ancêtres qu’ils seront libérés de l’anonymat et demeureront gravés dans la mémoire collective ». Elle ajoute plus loin que: « le grand mérite de cet ouvrage est de donner le goût de faire son histoire personnelle. Par une incursion à l’intérieur de ses propres souvenirs, il devient possible de raviver la fierté de ses origines, de laisser un héritage tangible à ses enfants, et de comprendre l’importance de conserver ses papiers de famille et ses archives personnelles » .

Au fil des pages, Louis-Guy Lemieux alimente en effet notre attachement pour tous ces courageux pionniers venus ici avec, chevillés à l’âme, les espoirs les plus grands. Espoirs réalistes pour quelques-uns d’entre eux puisque cette émigration leur a permis de réaliser des rêves qui, en France, étaient inimaginables. Ce fut le cas par exemple pour Maurice Poulin qui n’aurait jamais pu accéder, en France, à ces postes qui, ici, l’ont auréolé de prestige. Simple domestique lorsqu’il est arrivé en Nouvelle-France, il devint successivement procureur fiscal, juge, procureur du roi.

Tout en saluant le courage de nos ancêtres, Louis-Guy Lemieux montre aussi, pour reprendre l’expression de l’écrivain Marc Levy, que « tout rêve à un prix ». Certains sont morts durant la dure traversée; d’autres, à l’instar de Simon Savard, y ont survécu, mais ont vu leur santé inéluctablement compromise. La vie des premiers ancêtres n’était pas de tout repos. Tout était à construire et avec peu de moyens. Sans compter les procès qui accaparaient leur temps et minaient leur énergie; la Nouvelle-France ayant été, aux dires de plusieurs historiens, « le royaume de la zizanie ». Louis-Guy Lemieux l’illustre lorsqu’il mentionne ce couple, Guillaume Fournier et son épouse Françoise, qui se sont souvent retrouvés devant les tribunaux : « Il semble que l’héritière des Hébert était aussi chicanière que son mari et semblait incapable de vivre sans un ou deux beaux procès, le plus souvent intentés à des membres de sa famille ». Il ajoute, avec cette pointe d’humour qui émaille souvent son texte : « C’est à se demander où Guillaume et Françoise ont trouvé le temps de mettre au monde et d’élever 15 enfants ».

Les tranches de vie de nos ancêtres relatées par l’auteur révèlent des pans de notre histoire aussi diversifiés qu’intéressants. L’un d’eux fut chercheur d’or au Klondike. Un autre, le chirurgien Étienne Bouchard, est aujourd’hui qualifié par bon nombre d’historiens comme étant l’ancêtre de l’assurance-maladie et ce, parce qu’il s’engageait à soigner tous les membres de la famille de 26 notables à raison de 100 sols par année. Une femme, Hélène Desportes, fut la première enfant née d’un colon français et devint sage-femme. Quant à l’ancêtre des Fortin, Julien, dont la fille est une miraculée de sainte Anne, il fut recruté par Robert Giffard, médecin et propriétaire de la seigneurie de Beauport. Ce médecin, venu dans le Perche afin de vanter les mérites de la Nouvelle-France, s’était arrêté à l’auberge du Cheval Blanc qui appartenait au grand-père maternel de Julien. Par ma branche maternelle, je partage cet ancêtre Fortin, dont on dit qu’il était fort généreux, avec Madonna, Céline Dion, Linda Lemay et Louis-Guy Lemieux. C’est l’une des autres caractéristiques de cet ouvrage d'y trouver les figures marquantes parmi la descendance de chacune des 30 grandes familles.

En racontant la vie de nos ancêtres, Louis-Guy Lemieux dévoile souvent des aspects méconnus, mais pourtant relativement courants à l’époque. Il était assez fréquent par exemple que des femmes épousassent des hommes beaucoup plus jeunes. Ce fut le cas de Marie Hourdouille qui a épousé un homme de 16 ans son cadet. Il était courant aussi que des filles du roi signassent plusieurs contrats de mariage, et ce, parfois dans la même journée. Ce fait étonnant s’explique par le climat de précipitation dans lequel les filles devaient choisir un époux. Plusieurs d’entre elles acceptaient d’épouser untel, changeaient d’idée, annulaient leur contrat de mariage et en signaient un autre au plus vite. L’ancêtre des Savard fut éconduit à deux reprises de cette façon.

Devant certaines actions de nos ancêtres, comme celle de Pierre de Lavoye qui, afin de payer ses dettes, a loué la force de travail de ses filles, l’auteur mentionne pertinemment qu’il importe de « voir avec les yeux de l’époque ». Il est nécessaire en effet de resituer les faits dans leur contexte afin d’éviter toute forme de jugements de valeur qui pourraient dénaturer la réalité.

Le texte de Louis-Guy Lemieux est agréablement porté par de nombreuses illustrations et photos : non seulement celles de descendants les plus illustres, mais aussi celles de maisons et de lieux ayant des liens avec nos ancêtres. Ces photos sont autant d’invitations à visiter les endroits où ils ont vécu ou à voir ce qu’eux-mêmes ont vu telles que les chapelles historiques de Saint-Nicolas (Québec) ou celle, construite au XIIe siècle, où fut baptisé l’ancêtre des Beaulieu, en Anjou (France), et qui éblouit par sa beauté.

Les férus de généalogie seront un peu jaloux d’apprendre que des descendants des Cloutier ont eu la chance inouïe de lire une lettre écrite, au XVIIe siècle, de la main de leur ancêtre, dans laquelle elle raconte à ses parents différents aspects de sa vie en Nouvelle-France tels que le pont de glace devant Québec et des Iroquois ayant massacré huit habitants sur la côte de Beaupré. Elle conclut ainsi : « Lorsque nous sommes venus ici, il n’y avait que cinq ou six petites maisons; tout le pays était de grandes forêts pleines de halliers. Maintenant, Québec est une ville et il y a plusieurs villages autour ».

Connaissant toutes les embûches qui se trouvent sur le chemin des généalogistes, l’auteur mentionne certes une erreur dans le nombre des descendants de la famille Dufour mais il s’empresse d’ajouter qu’elle « montre que les recherches généalogiques n’ont jamais de fin et que même les meilleurs peuvent se tromper ». Il est vrai que le passé ne se laisse pas toujours aisément décrypter, même pour les plus rigoureux des chercheurs.

Le sens des mots change au fil des siècles. En relatant l’histoire des ancêtres des Pelletier, Louis-Guy Lemieux le mentionne lorsqu’il écrit que « dans la langue de l’époque, le mot déserteur est synonyme de défricheur » *. Il rappelle aussi que les surnoms de plusieurs de nos ancêtres ont reçu différentes interprétations.**

Ce sont donc des pans de notre histoire fort intéressants qui nous sont révélés dans ce livre ainsi que plusieurs aspects de la mentalité d’une époque dont chaque bribe est précieuse pour qui veut comprendre dans quel contexte ont vécu nos ancêtres.

Sergine Desjardins
Romancière, essayiste et conférencière.
Chroniqueuse à L’Ancêtre, revue de la Société de généalogie de Québec
www.sergine.com

 

 

*Les dictionnaires d’Antoine Furetière (1619-1688) sont des sources d’informations fascinantes sur le sens des mots au XVIIe siècle. L’un d’eux, Les mots obsolètes, est en format poche.
**Ceux et celles qui désirent approfondir ce sujet trouveront dans le livre Votre nom et son histoire de Roland Jacob une mine d’informations impressionnante et passionnante sur la signification des noms de familles au Québec. Éd. de l’Homme.

 

Crédit photo : Les Éditions du Septentrion
champlain vague