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lundi 18 octobre 2021

Commission de la mémoire franco-québécoise

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memoires vives

Les lettres de Paris adressées par Joseph-Charles Taché
à l’Institut littéraire de Rimouski en 1855

 

par Claude La Charité
Université du Québec à Rimouski


Joseph-Charles Taché (1820-1894), écrivain, médecin, homme politique et journaliste, fut au XIXe siècle le premier Québécois à se rendre en France dans le cadre d’une mission politique officielle, à titre de commissaire du Canada lors de l’Exposition universelle de Paris en 1855. Rimouskois d’adoption de 1843 à 1857, c’est à l’Institut littéraire de Rimouski qu’il adressera une quinzaine de lettres relatant son voyage. Au terme de son séjour, il fut aussi le premier Québécois à être fait chevalier de la Légion d’honneur par Napoléon III.

Les comptes rendus épistolaires de Taché

Les comptes rendus épistolaires de Taché, rédigés depuis Paris, furent publiés dans Le Journal de Québec, politique, commercial, industriel et littéraire d’Augustin Côté, d’avril à novembre 1855, à un moment particulièrement effervescent dans l’histoire des relations franco-québécoises. La reprise des liens officiels entre la France et le Québec, à la faveur de la récente alliance entre l’Angleterre et le Second Empire, faisait que la France était alors, plus que jamais, dans tous les esprits. En témoigne la publication en feuilleton, à la même époque, dans les colonnes du même journal, de l’essai de Joseph-Guillaume Barthe, Le Canada reconquis par la France. À partir de juillet de la même année, Le Journal de Québec relatera, dans les plus menus détails, le voyage au Québec du navire français La Capricieuse, symbole par excellence de cette relation renouée avec l’ancienne mère-patrie. Les lettres parisiennes de Taché participent de cette même francophilie exacerbée.

Si Taché adresse ses lettres à l’Institut littéraire de Rimouski, c’est dans l’esprit de prolonger, par d’autres moyens, l’œuvre de cette institution visant à remédier à la quasi complète absence de bibliothèques publiques et d’institutions d’enseignement supérieur à l’époque au Québec. Avant de partir, Taché avait d’ailleurs fait don de 500 volumes de sa bibliothèque personnelle à cet Institut. En réponse à la lettre de remerciement que lui adressent la trentaine de membres fondateurs, le donateur écrit dans Le Journal de Québec :

Vous avez bien voulu mentionner les quelques volumes de ma bibliothèque; mais cela n’en vaut pas la peine, et ce don n’est que le moindre bien que je veux à cet Institut. Pendant mon séjour à Paris, je vous écrirai chaque semaine. Mes lettres qui embrasseront les principaux événements de nature à vous intéresser, seront adressées à votre secrétaire. Et je me ferai un devoir d’obtenir en France autant d’ouvrages que je pourrai pour votre bibliothèque, afin que le goût de l’étude se répande de plus en plus.

En plus de maintenir les liens avec ses concitoyens dont il est le député au parlement du Canada-Uni, la correspondance parisienne permet à Taché, le « plus universellement érudit des Canadiens » (au sens qu’avait alors le terme, à savoir Québécois, les Canadiens anglais se considérant comme Anglais tout court) selon Casgrain, de vulgariser son savoir en matière d’histoire, d’urbanisme, de beaux-arts, de développement industriel grâce au chemin de fer, de démographie, d’ethnographie avant la lettre, voire de sciences, au gré des circonstances de son itinéraire en Europe.

Comme beaucoup de Québécois de son temps, Taché se définissait d’abord comme un Français d’Amérique. Même si, dans sa jeunesse tumultueuse, il avait été, de son aveu, un « patriote enragé », s’habillant en étoffe du pays, c’est-à-dire en paysan, pour boycotter les produits manufacturés en Angleterre, sa première fidélité allait à la France, une France certes idéalisée : la France catholique de l’Ancien Régime. Il définira d’ailleurs cette identité nationale dans la préface aux Trois légendes de mon pays (1861) dans ces termes :

Nous sommes nés comme peuple, du catholicisme, du dix-septième siècle et de nos luttes avec une nature sauvage et indomptée, nous ne sommes point fils de la Révolution et nous n’avons pas besoin des expédients du romantisme moderne pour intéresser des esprits qui croient et des cœurs encore purs.

Il fut, comme il l’écrira dans une de ses lettres de Paris, « nourri dans le silence des souvenirs de l’histoire » et « aim[ait] à rêver et à converser avec le passé ».

Le voyage en France par l’Angleterre

Le voyage qu’il entreprend à bord du bateau à vapeur qui l’amène de Halifax à Liverpool est d’abord l’occasion de réactiver les lieux de mémoire qui constituent l’ancienne France, toujours vivante à ses yeux au Québec, et en quête des vestiges de laquelle il se mettra, une fois en France. La remarque qu’il formule en croisant les bateaux de pêcheurs sur les bancs de Terre-Neuve est éloquente à cet égard :

Or, vous pouvez imaginer avec quel plaisir j’ai contemplé les barques pêcheuses que nous rencontrâmes sur les bancs. Cette vue avait pour nous Canadiens un attrait de plus que pour nos compagnons, car le sang basque, breton et normand coule dans nos veines, et nous voyons encore dans le Saint-Laurent, sur l’île aux Basques en face de la paroisse des Trois-Pistoles, les ruines des fourneaux où les enfants de Bayonne venaient fondre l’huile des baleines tuées par eux.

À bord du vapeur, Taché est d’abord frappé par le fait que le français, comme au siècle des Lumières, constitue la langue d’échange par excellence des voyageurs de toutes origines. Lors de son bref passage en Angleterre, c’est à nouveau la présence de la culture française qui retient son attention :

Je loge dans ce qu’on peut appeler le quartier français de Londres, au Leicester Square. Là vous êtes entouré d’hôtels français : l’hôtel de la Galissonnière, l’hôtel de Versailles, l’hôtel d’Europe, l’hôtel de Province où je logeais; là vous entendrez parler français autour de vous, et presque tous les vitraux des boutiques portent les mots suivants : « Ici on parle français. »

Dans le compte rendu de la partie anglaise de son voyage, Taché ne rêve en réalité que d’arriver en France et en particulier à Paris, dans ce qu’il appelle par une connivence avec ses lecteurs québécois « notre Paris » : « Je voudrais vous faire voyager plus promptement; car je conçois qu’il vous tarde d’arriver à Paris, et vous n’avez pas là tout à fait tort, je vous l’avoue. »

De fait, en foulant le sol français, Taché est animé par ce qu’on pourrait appeler, à juste titre, la mystique de la France éternelle dont il se sent partie prenante :

Enfin mon pied a touché le sol de la France, terre de nos aïeux!… L’histoire de cette belle race [au sens de peuple, sans nuance raciste] dont nous sommes si fiers; les épisodes si poétiques, si glorieux de la découverte et des guerres du Canada; le souvenir des lettres qui ont signalé la constance avec laquelle nous avons défendu nos vivifiantes croyances, notre belle langue, nos institutions… tout cela se présentait à mon imagination […] Je renonce à décrire tout ce qui se passait en moi; mais j’ai la consolante pensée qu’au pays tout le monde comprend et sent parfaitement ce que la plume aurait peine à rendre.

La relation du voyage en France

La relation du voyage en France s’attarde sur cette culture qui apparaît si familière à bien des égards, mais aussi si radicalement différente à d’autres égards, Taché ne reconnaissant de véritable supériorité au Québec que sur le plan de l’immensité de la nature. À Calais, par exemple, il est frappé de voir les hommes, les femmes et les enfants pêcher avec leurs filets comme dans « le bas du fleuve Saint-Laurent », à ceci près que « chez nous le paysage a beaucoup plus d’ampleur et de grandiose ».

Même lorsque la France qu’il découvre se révèle étrangère à celle qu’il a rêvée dans ses conversations silencieuses avec le passé, Taché trouve le moyen de la ramener à son expérience québécoise, par exemple lorsqu’il apprend l’existence, dans le nord, de Français parlant flamand : « Savez-vous qu’il y a encore beaucoup des habitants de cette partie de la France qui parlent le flamand et presque pas du tout le français? C’est que, voyez-vous, c’est une honte que d’oublier la langue que nous a parlé notre mère… »

À Paris, « l’immense capitale du monde civilisé qui est à la fin la Tyr, la Rome et l’Athènes modernes », Taché multiplie les lettres pour décrire la topographie de la ville ou pour proposer une typologie des quartiers en fonction des classes sociales. Le commissaire découvre avec plaisir et fascination une « francité » qu’il partage, constituée d’abord et avant tout par un certain art de vivre, qu’il appelle « la vraie vie parisienne » :

La place de la Concorde est la plus belle du monde entier, entourée qu’elle est de palais, de jardins et de merveilles de toutes sortes; […] c’est le centre de la vraie vie parisienne, de cette vie en plein air, au soleil ou sous le couvert, qui s’étale partout, des Champs-Élysées et de là à gauche et à droite dans le Jardin des Tuileries, sur les boulevards intérieurs; qui se promène à pied, à cheval, en coupé, en fiacre, en carrosse à 200 000 francs par an, ou à 1 franc 10 centimes la course : qui se repose assis sur des chaises de louage ou dans le gazon, quelquefois même sur une borne, qui vit, boit et mange à la porte des cafés des boulevards ou dans l’enceinte palissadée des cafés chantants des Champs-Élysées : le Parisien a besoin de vivre dehors et surtout de voir et d’être vu.

Le plaisir évident qu’éprouve le voyageur devant cette forme de sociabilité à la fois familière et exotique fait penser à ce qu’Arthur Buies écrira quelque vingt ans plus tard à propos de Rimouski, vantant « la politesse aisée », « l’urbanité cordiale » et la sociabilité quasi méditerranéenne qui y règnent, même si Rimouski, au XIXe siècle comme aujourd’hui, n’est certes pas Paris et qu’il serait abusif d’y voir l’influence du seul Taché (mais on ne prête qu’aux riches) : « Sa population condensée, active, est très sorteuse. »

Loin de réduire la « francité » partagée par la France et le Québec à ce seul art de vivre, Taché la définit par dessus tout par un certain savoir-vivre qu’il observe (ou qu’il projette, la frontière en la matière étant souvent indiscernable) sur les Français de 1855. La politesse exquise liée à ce savoir-vivre transparaît d’abord dans une anecdote à propos de l’exposition des beaux-arts où les Français, portés par leur goût de l’étranger, semblent favoriser les œuvres d’ailleurs au détriment des talents nationaux :

Plus on étudie le concours immense ouvert à l’art humain dans ce siècle, plus chacun se convainc que la France est sans rivale en ce genre aujourd’hui. Aussi ses critiques, ses auteurs prennent-ils cette désinvolture de politesse de grand seigneur qui est joliment ennuyeuse pour des novices et des étrangers. On parle beaucoup de M. un tel de l’étranger et des jolis paysages qu’il a peints, et l’on nous parle à peine des œuvres superbes des artistes nationaux. C’est comme si vous alliez chez un riche propriétaire dans l’espérance de voir un parc et des jardins splendides et que ce gentilhomme ayant vu votre passable habitation vous dirait : « Mais, Monsieur, votre domaine est très bien, c’est disposé avec un goût exquis », et finirait par ne pas vous montrer le sien.

Cette politesse apparaît à nouveau chez les membres de la noblesse de sang, assagis par les malheurs de la Révolution, et la noblesse de mérite personnel (savants, hommes de haute littérature et de haute industrie, selon ses termes) : « Tout ce haut monde […] se distingue par des manières simples et dignes, par une politesse exquise sans affectation. » Ce savoir-vivre transparaît enfin dans le comportement des plus humbles, comme s’il s’agissait d’un trait distinctif de tous les Français, quelle que soit leur origine : « Ici toute la population revêt un certain vernis de manières et de langage qui, bien que n’étant pas toujours l’indice de l’éducation, en offre néanmoins les dehors agréables. »

Or, cette fascination pour la politesse des Français, quels qu’ils soient, fait singulièrement écho à ce que Taché écrivait dans De la tenure seigneuriale en 1854, où il plaidait pour l’abolition du régime seigneurial, tout en formulant l’espoir qu’on en conserve le plus important, le fondement de ce que nous appellerions aujourd’hui « la société distincte » :

Nous avions de la féodalité ce qu’elle a de bon et c’est probablement en partie à cette institution que nous devons les mœurs chevaleresques et l’exquise politesse de notre population ; tâchons de faire en sorte que ces excellentes choses restent quand le système seigneurial sera éteint, et gardons-nous d’insulter aux institutions qui passent. La liberté et l’égalité y gagnent de n’être pas accompagnées d’allures triviales et malséantes.

La relation privilégiée qu’entretiennent la France et le Québec

Ces quelques exemples montrent suffisamment l’intérêt qu’il y aurait à rééditer et à étudier cette correspondance si riche en regard de la relation privilégiée qu’entretiennent la France et le Québec, surtout dans le contexte actuel de la commémoration du 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec où le gouvernement fédéral canadien semble plus déterminé que jamais à récupérer l’événement. La pertinence d’un tel projet s’impose également quand le président de la République affirme que l’on n’a pas demandé de quelle langue maternelle étaient les Canadiens morts au combat pour libérer la France lors de la Seconde Guerre mondiale. En approfondissant la question, on découvrirait que les Canadiens anglais qui y sont morts étaient mobilisés par une guerre coloniale de l’Angleterre, dont les enjeux leur échappaient, alors que les Québécois étaient à coup sûr inspirés, eux, par la même idée de la France éternelle que Joseph-Charles Taché.

N.D.L.R. Pour de l'information additionnelle sur Joseph-Charles Taché, rendez-vous sur le site de l'Assemblée nationale

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