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mardi 22 juin 2021

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Exposition Louis Hébert et Marie Rollet présentée à la Faculté de pharmacie de l'Université de Lille, jusqu'à l'automne 2019

memoires vives

Découverte de plans anciens : nouvelle fenêtre sur le passé
d’un château

 

par André Delisle
Directeur général et conservateur
Musée du Château Ramezay
Vieux-Montréal

 

Le Château Ramezay, situé au cœur du Vieux-Montréal, est un des rares et des plus beaux exemples de l’architecture de la Nouvelle-France au XVIIIe siècle.

Chateau Ramezay

Premier édifice classé par la Commission des monuments historiques de la province de Québec en 1929, le Château Ramezay est reconnu comme un témoin important de notre passé. Le musée qu’il abrite poursuit une mission de conservation et de diffusion de notre histoire depuis plus de 110 ans. Bien des gens seraient ainsi portés à croire qu’il s’agit là d’un lieu figé dans le temps, immuable. Et pourtant, nous aurions tort de croire que l’histoire est déjà toute écrite. Au contraire, le passé nous dévoile parfois de nouvelles facettes, ce qui nous rappelle que nous devons nous méfier des propos teintés d’absolu. C’est justement ce que nous avons vécu récemment au Musée de façon toute particulière.

 

Histoire de plans

 

L’aventure débute dans les archives françaises. Marie-José Fortier, qui avait effectué au Musée son travail dirigé de maîtrise en muséologie sur la question de la mise en valeur de notre Jardin du Gouverneur, y poursuivait ses recherches doctorales sur l’histoire des jardins en Nouvelle-France. Par hasard, elle a vu apparaître le nom « Ramezay » dans l’index d’un fonds d’archives de la Guyane. Curieuse, elle a demandé de voir le document qui se rattachait à cette fiche. Surprise! Il s’agissait d’une série de plans du Château Ramezay de Montréal réalisés en 1727. Il faut savoir que les plus anciens plans connus du Château dataient des années 1830. Nous avions finalement entre les mains des plans de la résidence de la famille Ramezay, du Château Ramezay d’origine. Retournons à cette époque pour mieux comprendre le contexte de réalisation de ces plans.

 

Suite au décès en 1724 du gouverneur de Montréal, Claude de Ramezay, sa veuve, Marie-Charlotte Denys de la Ronde, décide de vendre ou de louer sa noble résidence au roi de France. Rappelons-nous que M. de Ramezay avait qualifié la demeure qu’il s’était fait construire au sommet du coteau de la ville fortifiée de Montréal de « (…) plus belle qui soit en Canada ». Mme de Ramezay, qui considère sa pension bien maigre, se dit chargée de dettes compte tenu du zèle dont a fait preuve son mari à l’égard de ses responsabilités, lui qui apparemment n’aurait jamais lésiné pour dépenser plus que ses gages. Elle suggère donc aux autorités que le Château serve de résidence à l’intendant de la colonie lors de ses présences à Montréal. C’est ainsi que l’intendant Dupuy procède à l’évaluation de la maison et de son terrain en mandatant à cette fin les mêmes experts qui se sont chargés de l’estimation de la valeur du Château de Vaudreuil, résidence du gouverneur général située tout près. Nous avions déjà copie de la correspondance avec le ministre de la Marine qui avait été échangée à ce sujet, mais les plans qui s’y rattachaient avaient été séparés, comme c’était souvent le cas. Nous pouvons maintenant relier les plans et les textes d’archives.

 

Chateau Ramezay - plans

Les plans découverts ont été dessinés par Dugué, qui avait tracé un plan de la ville l’année précédente, en 1726. Ceux-ci nous offrent quatre relevés, un pour chaque étage de la maison (« Caves et cuisines », « Rez de chaussée » et « Premier étage ») et un plan d’ensemble. La distribution des pièces et la fonction de chacune, avec l’emplacement des ouvertures, des escaliers et des cheminées, sont précisées. Pour ce qui est de l’aménagement extérieur, nous avions déjà une bonne idée de sa structure grâce à sa représentation sur plusieurs plans de la ville, mais ce nouveau plan du terrain nous fournit quelques détails supplémentaires. On retrouve à l’avant une cour d’honneur clôturée, avec une entrée centrale, flanquée de chaque côté par des basses cours, où sont situées une écurie, une remise à carrosses et une glacière. Un petit balcon surplombe le jardin arrière, dit « jardin potager », aux formes bien géométriques. Le reste du jardin, appelé « verger », est pratiquement deux fois plus vaste que le terrain de la maison et du jardin potager regroupés. Malheureusement, plutôt que d’illustrer l’aménagement en détails de cette section, le plan de Dugué présente son potentiel de lotissement. Cette zone fera d’ailleurs l’objet d’une subdivision et on y percera la rue Saint-Claude. Toutes ces informations nous offrent donc un regard neuf sur le Château Ramezay de 1705 mais nous permettent aussi de mieux comprendre l’évolution de l’édifice.

 

Reconstruire le passé

 

Nous savions que la Compagnie des Indes qui, en 1745, acheta la résidence des héritiers de Ramezay, avait procédé à un agrandissement du bâtiment en 1755-1756. Les dimensions du Château d’aujourd’hui (si l’on fait abstraction de l’annexe avec ses tourelles du côté est) correspondent à celles de l’édifice de 1756. Lors des fouilles archéologiques effectuées dans le cadre d’importants travaux de restauration dans les années 1970, la maçonnerie du coin sud-est des fondations du Château de 1705 a été mise au jour à l’intérieur même d’une salle des voûtes du Musée. En prenant comme point de repère ce coin sud-est, nous avons procédé à la superposition du plan de 1727 à celui d’aujourd’hui. Cet exercice nous a permis de constater que les murs nord et ouest auraient toujours été aux mêmes endroits. Une porte sur le plan de 1727, dans le mur ouest et donnant accès à la basse cour, se retrouve également au même emplacement qu’une ouverture actuelle, de toutes apparences une ancienne porte transformée en fenêtre. Que se serait-il donc passé lors des travaux de 1755-1756? Nous savons que le quartier environnant le Château fut victime d’un violent incendie en 1754. C’est lors de cet événement que les flammes ont consumé la seconde chapelle Bonsecours. Les fouilles effectuées sous les fondations de la présente chapelle ont fait voir les traces de cet incendie majeur. Le Château en aurait-il lui aussi été victime? À notre connaissance et pour l’instant, nous ne retrouvons dans les archives aucune mention à cet effet. Les quelques notes qui ont été prises lors des fouilles de 1973 ne soulignent pas non plus la présence de traces d’incendie. Le Château n’aurait-il été altéré que partiellement? Les autorités de la Compagnie des Indes auraient-elles alors décidé d’en profiter pour agrandir le bâtiment?

Chateau Ramesay

 

Ce qui est sûr, c’est que le 24 août 1755 un contrat fut signé avec un maçon et entrepreneur pour l’«agrandissement et le rétablissement » de l’hôtel de la Compagnie. Il est difficile d’imaginer, compte tenu des moyens techniques de l’époque, que l’on ait procédé à une destruction complète de l’édifice pour ensuite le reconstruire en entier. La superposition des plans nous porterait plutôt à croire que l’on aurait effectivement réalisé un «agrandissement » et qu’il se serait fait sur deux faces, sud et est, comme c’était alors la pratique dans le cas d’un bâtiment à corps de logis double (bâtiment avec une répartition des pièces à l’avant et à l’arrière). En comparaison, l’édifice à corps de logis simple, courant au début de la colonie, était habituellement agrandi par une prolongation du bâti.

 

Malgré toutes ces nouvelles informations, bien des questions demeurent. Il faut reconnaître que nous ne retrouvons aucune différenciation dans la maçonnerie qui pourrait témoigner de la présence de constructions d’époques différentes. Les experts, qui avaient effectué l’analyse détaillée de l’édifice dans le cadre des travaux des années 1970, ont d’ailleurs fait face à des interrogations demeurées sans réponse. Les plans de 1727 pourraient peut-être fournir des explications à certaines d’entre elles et nous permettre de comprendre comment l’édifice de 1705 a été récupéré lors de l’agrandissement. En plus des deux murs, plusieurs éléments de la résidence de Ramezay sembleraient être encore présents, comme par exemple des ouvertures d’escaliers et des cheminées. L’analyse des résultats de la superposition des plans nous porte d’ailleurs à croire que le mur de refend dans les voûtes aurait été aligné à partir des cheminées de 1705. Un travail d’investigation plus poussé devra évidemment être mené, ce qui pour l’instant nous porte à être prudent dans nos propos. De telles études offriront sans doute la possibilité de mieux documenter l’histoire de cet édifice et de l’architecture en Nouvelle-France et aura, bien sûr, un impact sur la mise en valeur de notre institution.

 

D’hier, à aujourd’hui, à demain

 

Chateau Ramesay

La découverte de ces plans marque un autre jalon dans l’histoire de ce lieu. Toute cette histoire débute avec Claude de Ramezay, qui a choisi ce site, y a fait construire une maison hors de l’ordinaire et aménager des jardins, correspondant à son statut social et à ses ambitions. Il s’est inspiré de ce qui se faisait en France et à Québec, des résidences des autres administrateurs, du Château Saint-Louis, résidence du gouverneur général, du Palais de l’intendant. De là se sont succédé les événements qui ont marqué l’histoire du lieu et qui contribuent entre autres à lui conférer toute sa valeur. Le Château n’est évidemment pas celui qu’a connu Claude de Ramezay, mais il évoque encore bien plus que cela. Il constitue une superposition de strates du passé, de ses origines à aujourd’hui. En plus de témoigner de plusieurs moments forts de notre histoire, ce vestige, conservé et doublé d’un lieu de mise en valeur, est malgré tout tourné vers l’avenir. Voilà ce qui permet à ce site de demeurer vivant. Depuis 1895, alors que les membres de la Société d’archéologie et de numismatique de Montréal sauvaient l’édifice de la démolition et y fondaient un musée, le Château ouvre ses portes sur le passé. De nombreux travaux au cours des dernières années ont permis de restaurer l’édifice et même d’aménager un jardin, tout cela dans une optique de conservation, mais aussi d’interprétation et d’éducation. La découverte de ces plans nous permettra de poursuivre notre mission et d’aller plus loin dans nos interventions. L’aventure n’est pas terminée. Le passé nous réserve sans doute encore de belles surprises pour l’avenir. Et ainsi l’histoire continue.

 

champlain vague