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lundi 18 novembre 2019

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Colloque Jean Nicollet et les explorateurs de l'Amérique du Nord, Samedi 2 novembre 2019 à l'Université Laval, Québec

Exposition Louis Hébert et Marie Rollet présentée à la Faculté de pharmacie de l'Université de Lille, jusqu'à l'automne 2019

memoires vives

Contribution des légendes à la mémoire franco-québécoise

 

par Jean-Claude Dupont
Ethnologue

 

Jean-Claude Dupont
Jean-CLaude Dupont
Crédit : Marc-André Grenier,
Les Prix du Québec

Les grands-parents, suite à leurs prédécesseurs, ont consacré beaucoup de temps à leur survie matérielle et spirituelle. Ils perpétuaient ainsi des traditions françaises; des gestes techniques, religieux, coutumiers, narratifs et artistiques.

 

Ainsi, à côté de pratiques répondant à des nécessités vitales comme celles de l’habitation et l’alimentation, par exemple, ils réservaient des moments à la transmission de faits imaginaires, sous forme de récits oraux. Les légendes, l’un de ces volets de la littérature orale, prenaient la forme de dires adaptés socialement au genre de vie et situés dans le temps et les lieux.

 

Ces histoires «auxquelles on prêtait foi», intégraient généralement des activités magico-religieuses qui se déroulaient entre des êtres bons et des êtres mauvais. Ces luttes qui comportaient une morale ou une croyance de droit populaire, répondaient aux besoins psychologiques de nos aïeux de sécuriser leur territoire de vie, de comprendre, d’expliquer, d’inventer, d’étonner.

 

La formation

De nombreux faits du légendaire québécois sont issus de l’imaginaire indo-européen qui repose lui-même sur des croyances païennes, des récits bibliques ou apocryphes, tandis que d’autres découlent de faits historiques réels, vécus par des Français en Amérique; ce dernier aspect conférant déjà une particularité au légendaire. Mais, d’autres récits, adaptés de mythes amérindiens, expliquant les origines du monde, des êtres et des choses, ainsi que les comportements humains, viennent encore ajouter à l’originalité de la mémoire franco-québécoise.

 

Le corpus fait également place à des récits de relations sociales ou amoureuses entre francophones et autochtones, ainsi qu’à des rencontres belliqueuses entre nations amérindiennes, ces derniers événements étant généralement basés sur des faits réels.

 

Les emprunts aux récits traditionnels des nations amérindiennes confèrent au légendaire francophone d’Amérique un enrichissement qui le différencie du corpus indo-européen d’origine.

 

Ce phénomène d’emprunt culturel que l’anthropologie qualifie d’enculturation se fait aussi à l’inverse en regard de la mythologie amérindienne, surtout dans les régions du Canada où ont séjourné des missionnaires, des bûcherons, des voyageurs ou des traiteurs de fourrures. C’est ainsi que des Amérindiens, à côté des manitous de leur mythologie, ont intégré des diables, des chasse-galerie et des comportements chrétiens.

 

Le fait de garder vivants à travers le temps et les océans des phénomènes originant des Celtes, des Germains et des Chrétiens, tout en leur associant la présence d’artéfacts et de mentéfacts appartenant à l’animisme, religion des Amérindiens, voici une contribution marquante au corpus du légendaire francophone d’Amérique.

 

La transformation

Une autre particularité est celle de l’évolution de l’imaginaire populaire qui sut s’adapter aux changements de mentalité et aux habitudes de vie à travers le temps. Par exemple, d’une génération à l’autre, la présence de mauvais esprits fait de moins en moins peur aux vivants et les comportements humains jadis jugés offensants se transforment en incidents teintés d’humour. Ainsi, du feu-follet qui suivait jadis le véhicule de la grand-mère pour lui faire un mauvais parti, peut maintenant surgir son ancien prétendant, « nu comme un ver »!

 

Mais l’adaptation à l’évolution technologique et socio-économique est la plus remarquable. Par exemple, les bûcherons ou les voyageurs en canots d’écorce des forêts du Nord-Ouest peuvent être remplacés par des pêcheurs transportés dans une baille à saler la morue, en Gaspésie, ou par des cultivateurs assis sur un cochon pour voyager au-dessus des villages le long du fleuve Saint-Laurent.

 

Plus récemment, on a vu dans l’Ouest canadien des chasse-galerie en avion, ou dans un train. Il s’agit alors d’Américains se rendant travailler sur les lieux de radars dans le Grand-Nord. Chez les Franco-Américains, des chasse-galerie en autobus « convertibles » conduits par le diable promènent au-dessus de la ville des enfants obéissants pour les récompenser.

 

La légende, popularisée en Europe à partir du XIIIe siècle sous le vocable de La Légende dorée, se propagea dans les monastères sous la forme de vies des saints imprégnées d’éléments fantastiques. On voulait ainsi transmettre des messages qui stimuleraient la ferveur religieuse chez les moines.

 

Une pratique semblable, mais moins répandue cependant, fut celle chez les prêtres de la religion catholique, au Québec des XIXe et XXe siècles, de se servir des récits légendaires faisant état de punitions immanentes pour susciter la crainte de Dieu. « On a connu des hommes qui eurent un bras paralysé pour l’avoir levé contre un curé », ou « des jeunes danseurs enlevés par le diable », etc.

 

Une épopée du Nouveau Monde

Le légendaire francophone repose sur un ensemble de récits qui constituent l’histoire imaginaire d’hommes et de femmes passés au NouveauMonde. Cette épopée qui est le pendant de l’histoire réelle, est une description fantastique qui va de la traversée de l’Atlantique jusqu’à la vie organisée sur les terres d’accueil en Amérique.

 

Dans cette description, les récits commencent par la traversée de l’Atlantique qui dure parfois sept ans et au cours de laquelle les voyageurs, malades et privés de nourriture, font face à une tempête qui casse les mâts du voilier, déchire les voiles, alors qu’un monstre marin dont la queue touche le vaisseau, et la tête, les nuages, a les yeux gros comme des tonneaux. On peut reconnaître dans ces récits parfois transmis sous forme de complaintes, des emprunts aux Relations de voyages de Guillaume Potier en 1701, et au Mythe de saint Brandon en l’an 500.

 

D’abord débarqués sur une île qui s’avère être une immense baleine, lorsqu’ils mettent les pieds sur la terre ferme, il leur faut se défendre contre des géants et des animaux fabuleux. Puis, installés sur les lieux, surgissent alors des mauvais esprits, diables, feux-follets, loups-garous et fantômes.

 

Il y aura aussi la rencontre d’autres immigrants, des anglophones, du Canada et des États-Unis, puis des autochtones.

 

Heureusement, il y a des bons esprits et des bons vivants, et des personnages divins, qui défendent les arrivants et les assistent dans leurs activités journalières.

 

Les légendes ont contribué à la mémoire franco-québécoise en gardant vivants des témoignages oraux à travers les siècles, à la façon des archives d’un imaginaire collectif.

 

Finalement, ces tribulations en terre d’Amérique — des hommes qui volent dans les airs, des diables à combattre, etc. —, ne seraient-elles pas des dévoilements de l’inconscient d’un peuple; des histoires qui mettent en images des peurs, des espoirs, des désirs?

 

NDLR

Voir également le site Web de la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs sous la rubrique Quoi de neuf? pour de l’information additionnelle sur les travaux de l’auteur et artiste.

 

Voir également le site Web des Prix du Québec dont l’auteur est lauréat.

champlain vague