A- A A+
dimanche 24 octobre 2021

Commission de la mémoire franco-québécoise

  • 1
  • 2
  • 3
  • 4

Les soldats de Napoléon 1er décorés de la médaille de Saint-Hélène au Canada

Le parlementarisme féminin en France et au Québec: où en sommes-nous?

memoires vives

Les boursiers d’Europe : un projet d’étude
sur la formation d’une élite au Québec

 

par Robert Gagnon et Denis Goulet1

 

Les objectifs du projet de recherche

De 1920 à 1960, le gouvernement québécois a décerné 664 bourses à de jeunes diplômés et artistes québécois (francophones et anglophones, hommes et femmes) afin de leur permettre d’aller se perfectionner d’abord en Europe (c’est pourquoi ce programme est connu aussi sous le nom « bourses d’Europe ») et, à partir des années 1930, aux États-Unis et même ailleurs dans le monde. Il s’agit du premier programme québécois de bourses d’études supérieures. Notre projet de recherche veut rendre compte de son impact sur le développement scientifique, médical et intellectuel du Québec. En effet, plusieurs des personnalités qui ont façonné le Québec moderne au cours du XXe siècle ont été des récipiendaires de ces bourses. Bien que cette initiative du gouvernement québécois ait eu des répercussions importantes dans l’histoire du Québec, il n’existe encore aucune analyse exhaustive sur ce sujet. Notre principal objectif vise donc à combler cette lacune et comporte trois angles d’analyses.

 

Le premier veut rendre compte du processus de transferts de « modèles ». Plusieurs boursiers ont ainsi acquis une formation qui les a transformés socialement. D’étudiants ou professeurs-enseignants, ils sont devenus chercheurs ou, pour parler comme Pierre Bourdieu, ils ont acquis un habitus lié à un champ disciplinaire2. Dans les laboratoires de grandes universités ou dans le cadre de séminaires, ils ont été familiarisés à des pratiques intimement liées à la recherche (publication dans des revues spécialisées, techniques de pointe, connaissances des théories dominantes d’une discipline ou spécialité, etc.). De retour au Québec, ils ont, à leur tour, implanté ces pratiques dans des institutions qui en ont assuré la reproduction, notamment par la création de programmes d’études supérieures. Dans les sciences biomédicales, par exemple, la reconstitution d’un réseau de formation et d’échanges avec l’Europe et les États-Unis, nous permettra de mieux saisir les modèles médicaux qui façonnent le paysage particulier de la médecine et de la santé au Québec grâce aux médecins qui, de retour de l’étranger, implantent de nouvelles spécialisations ou techniques. En sciences humaines et sociales, plusieurs départements doivent leur élan à ce programme des bourses qui a permis aux universités de recruter un premier noyau de chercheurs. C’est le cas, notamment en histoire dont la plupart des membres de la première génération d’historiens universitaires sont des récipiendaires de ce programme de bourses (Frégault, Rothney, Dubuc, Johnston, Hamelin, Galarneau, Trudel, Morin, Faucher).

 

Un deuxième angle d’analyse est celui de la coopération internationale. Le programme de bourses découle, en effet, directement des relations, alors nouvelles, entre le gouvernement canadien et la France (bien que, par la suite, le programme sera étendu pour permettre aux boursiers d’étudier n’importe où dans le monde). La campagne pour la création d’un système de bourses de perfectionnement est le fruit des discussions entamées par le Commissaire général du Canada à Paris, Philippe Roy, avec la section France-Canada du Comité France-Amérique de Paris. C’est toutefois le gouvernement québécois qui met en place le programme de bourses, ce qui va d’ailleurs renforcer les relations franco-québécoises. La francophilie a le vent dans les voiles pendant l’entre-deux-guerres. Des organismes de coopération sont créés, tel l’Institut scientifique franco-canadien (1926), et des personnalités comme Édouard Montpetit et Athanase David ne cachent pas leur attachement à la patrie française.3 Pas étonnant que, pendant l’entre-deux-guerres, la majorité des boursiers se retrouve dans des établissements français. En 1925-1926, 33 des 45 boursiers résident à Paris. Six ans plus tard, sur les 44 boursiers du Québec, on en compte 35 sur le sol français. Le gouvernement québécois engage même le Dr Siméon Grondin pour s’occuper, à Paris, des boursiers ayant choisi de faire leurs études dans la ville Lumière. Grondin tissera alors des liens avec plusieurs institutions universitaires françaises. Bref, nous analyserons les impacts de ce système de bourse sur le développement de la coopération franco-québécoise qui, comme on le sait, culminera au cours de la Révolution tranquille.4 Il n’est pas interdit de penser que, parmi les boursiers ayant choisi une institution française pour se perfectionner, certains ont pavé la voie à ce rapprochement dans les années 1960; c’est du moins ce que nous tenterons de montrer.

 

Un troisième angle consistera à analyser l’impact socio-économique de ce programme de bourses. L’acquisition de connaissances scientifiques ou technologiques a permis à plusieurs boursiers de reconvertir ce capital scientifico-technique en argent sonnant et trébuchant. Leur expertise a souvent servi de fer de lance à une carrière dans le monde des affaires ou dans les milieux industriels. Lavalin et Cogeco, pour ne nommer que deux exemples bien connus, ont été fondées par des boursiers du programme de bourse québécois. D’autres ont mené une carrière administrative et ont fait avancer des dossiers qui ont marqué l’histoire du Québec. Certains ont fondé des institutions publiques et ont contribué ainsi à bâtir le Québec moderne. Pensons notamment à Adrien Pouliot (études à Paris) qui a participé à la fondation de la Faculté des sciences de l’Université Laval, Alphonse Riverin (études à New-York) qui a joué un rôle de premier plan dans la création de l’Université du Québec, François-Albert Angers (études à Paris) fondateur de l’Institut d’économie appliquée, L.-P. Beaudoin (études à Paris) instigateur de l’École des arts graphiques. D’anciens boursiers ont également connu des carrières politiques et ont contribué, à leur manière, à transformer la société. On pense à Maurice Lamontagne et Arthur Tremblay (études à Harvard), René Tremblay (études à Louvain), Maurice Sauvé (études à Paris et à Londres), Jean-Luc Pépin (études à Paris). L’analyse de la carrière de ces bâtisseurs révèlera sûrement l’impact d’un programme qui visait, notamment, à permettre à des Québécois francophones d’acquérir des compétences pour rivaliser avec leurs compatriotes anglo-québécois.

 

En plus de produire une monographie présentant de façon synthétique les résultats de notre analyse, notre programme de recherche a également pour objectif de réaliser un dictionnaire de tous les boursiers (au nombre de 664). Chacun d’eux aura une entrée qui permettra d’avoir un aperçu dde sa carrière et deviendra un outil de recherche précieux pour tous les chercheurs intéressés par l’histoire intellectuelle du Canada en général et du Québec en particulier. Plus spécifiquement, le dictionnaire fournira une base solide pour la réalisation de plusieurs entrées dans les prochains volumes du Dictionnaire biographique du Canada. Bref, notre programme de recherche offrira un point d’entrée unique vers un groupe d’individus qui a constitué l’élite québécoise dans toutes les disciplines entre 1930 et 1980.

 

Le programme des bourses d’Europe

Si la loi votée en 1920 par le gouvernement québécois, dirigé alors par Lomer Gouin, prévoit uniquement « l’octroi de bourses pour aider les élèves gradués à suivre des cours additionnels à Paris », des amendements en 1922 et en 1937 permettent aux récipiendaires de ces bourses d’aller se perfectionner dans à peu près n’importe quelle université ou école supérieure dans le monde (même au Canada).5 L’Europe, la France surtout, et les États-unis s’avéreront les endroits privilégiés par la plupart des boursiers.

 

Rappelons qu’en 1920, la création de la Faculté des sciences de l’Université de Montréal et celle de l’École supérieure de chimie à l’Université Laval représentent le point culminant d’un véritable mouvement scientifique au Canada français. La création du premier programme de bourses du gouvernement québécois s’inscrit à plein dans ce mouvement. Le relèvement scientifique de la formation des médecins fut d’ailleurs une des raisons invoquées pour créer la Faculté des sciences à Montréal, et il n’est pas étonnant que le programme de bourses, au départ, visait notamment à permettre à des médecins et à des diplômés en sciences d’aller se perfectionner à Paris. Au tout début, la loi prévoyait l’obtention de cinq bourses de 1200$, somme importante pour l’époque. Rapidement toutefois, leur nombre augmente et, à compter de 1922, quinze bourses sont décernées annuellement. Elles sont renouvelables et certains pourront en profiter pendant cinq ans. Au moment de son abolition en 1960, le programme aura permis à 664 jeunes Québécois de se spécialiser en médecine, en sciences et en arts. La majorité est formée de jeunes hommes francophones (79,6%), mais on y compte également des anglophones (10,9%) et des femmes (11,6%), pour la plupart dans des domaines artistiques. Les prêtres ne sont pas absents, mais représentent une infime partie des boursiers (3,5%).

 

C’est la médecine qui représente le domaine d’études le plus important avec 36,3% des récipiendaires des bourses d’Europe. Avec 6% des boursiers, le génie fait peut-être figure de parent pauvre, n’empêche que le programme a permis de former des spécialistes qui ont fait leur marque dans le champ universitaire et, plus largement, dans le développement d’une expertise en génie, notamment liée aux grands travaux publics; plusieurs travaux ont montré l’importance de l’engagement de chercheurs étrangers dans l’émergence de la recherche au Canada et à Polytechnique en particulier. En sciences, le pourcentage des boursiers est de 11,2%. Raymond Duchesne, dans un article sur l’institutionnalisation de l’enseignement et de la recherche scientifiques au Québec, consacre cinq pages au « Programme des bourses d’études du Secrétariat de la province » soulignant le « rôle actif [des boursiers] dans l’organisation de la recherche scientifique ».6 Il identifie une douzaine de scientifiques, formés grâce aux bourses d’Europe, qui représentent une génération d’universitaires ayant introduit des pratiques nouvelles au sein de leur département. Parmi eux, citons Cyrias Ouellet (études à Zurich et à Cambridge), Pierre Demers (études sà Cornell), Maurice l’Abbé, Basil White (études à Chicago) et René Pomerleau (La Sorbonne). L’analyse de Duchesne, bien que très succincte, montre la voie à suivre. Selon lui, les boursiers d’Europe « rapportent de leurs études et introduisent dans les facultés du Québec les habitus à la recherche et le modèle universel du professeur-chercheur, typique de la science moderne. »7 En sciences humaines et sociales tout comme en sciences économiques et en sciences de l’éducation, les boursiers sont également nombreux puisqu’ils représentent 22,3% de l’ensemble des boursiers. Les études sur la disciplinarisation de ces savoirs indiquent que le processus d’importation des modèles européen et américain a joué également un rôle non négligeable. Or, dans tous les domaines, nos données parcellaires révèlent que plusieurs pionniers dans ces champs d’études sont des boursiers de ce premier programme de bourses. C’est aussi vrai pour les sciences de la gestion. Les HEC, par exemple, ont régulièrement utilisé ce programme de bourses pour susciter de nouveaux programmes adaptés aux nouvelles réalités économiques, certains universitaires finissant d’ailleurs par occuper des postes dans la fonction publique. De façon peut-être assez inattendue, le domaine des arts se place au second rang, après la médecine, en ce qui a trait au nombre des boursiers. En effet, 24,2% des récipiendaires de bourses sont des artistes provenant des champs aussi différents que le design, la danse, la peinture, la reliure, le théâtre, la sculpture et la musique. Les boursiers comptent des noms extrêmement connus, tels Stanley Cosgrove, Jean-Philippe Dallaire, Hubert Aquin, Constance Beresford-Howe, André Mathieu, Alfred Pellan, André Turp, Hélène Loiselle ou Louis Quillicot. La majorité est allée étudier en France. Plusieurs de ces artistes ont participé au renouveau culturel du Québec à partir des années 1950 et ont ouvert la voie à de nouvelles formes d’expression artistique.

 

Bref, la liste de ces boursiers, qui comporte des personnalités bien connues des historiens des sciences, de la médecine ou de l’art, nous indique que ce programme a exercé une influence importante sur le développement scientifique, intellectuel et artistique tant au Québec qu’au Canada.

 

 

Sources :

1. Robert Gagnon est professeur au département d’histoire de l’UQAM. Il a écrit plusieurs ouvrages et articles sur l’histoire de l’éducation (Histoire de l’École Polytechnique de Montréal, Boréal, 1991; Histoire de la Commission des écoles catholiques de Montréal, Boréal, 1996) et sur l’histoire de la technologie (Questions d’égouts, Boréal, 2006). Denis Goulet est professeur affilié à l’Université de Sherbrooke. Il est un spécialiste de l’histoire de la médecine qui a écrit plus d’une dizaine d’ouvrages, notamment sur la profession médicale (Histoire du Collège des médecins, 1847-1997, CMQ, 1997), sur les spécialités médicales (Histoire de la gastro-entérologie au Québec, 1880-2005 et Histoire de la néphrologie, 1950-2007, Carte blanche, 2005, 2008), sur les institutions universitaires (Histoire de l’Université de Sherbrooke, 1954-2004, Éditions de l’Université de Sherbrooke et Histoire de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, 1843-1993, VLB, 1993).
2. BOURDIEU, Pierre, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1983, chapitre 3.
3. DUCHESNE, Raymond, «La France et l’émergence des sciences modernes au Canada français (1900-1940)», dans P. PETITJEAN, C. JAMI et A.-M. MOULIN (dir.), Science and Empires : Historical Studies about Scientific Development and European Expansion, Dordrecht, 1992, p. 331-338.
4. ROUSSEL, Luc, Les relations culturelles du Québec avec la France, 1920-1965, Thèse de doctorat, Université Laval, 1983, p. 37-42.
5. Statuts de la Province de Québec, 10 George V, Chap. 9, 1920, p. 36; Statuts de la Province de Québec, 12 George V, Chap. 4, 1922, p. 27; Statuts de la Province de Québec, 2 George VI, Chap. 72, 1937, p. 257.
6. DUCHESNE, Raymond, «D’intérêt public et d’intérêt privé : l’institutionnalisation de l’enseignement et de la recherche scientifiques au Québec (1920-1940)» dans Y. LAMONDE et E. TRÉPANIER (dir.), L’avènement de la modernité culturelle au Québec, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 1986, p. 189-230.
7. Ibid, p. 208. D’autres chercheurs ont privilégié cette approche pour rendre compte de l’émergence et de l’institutionnalisation de la recherche scientifique, voir notamment : GINGRAS, Yves, Les origines de la recherche scientifique au Canada, Montréal, Boréal, 1991.
champlain vague