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lundi 18 octobre 2021

Commission de la mémoire franco-québécoise

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memoires vives

Quelques mythes reliés à la guerre de Sept Ans

par Gilles Durand

 

De nombreuses activités de commémoration


Le rappel et la commémoration du 250e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham et de la mort de Montcalm donnent lieu à plusieurs activités de commémoration de part et d’autre de l’Atlantique : dévoilement de mémorial, marche et rassemblement, dépôt de gerbes de fleurs, visites d’expositions, tenue de colloque et de journée d’études, lancement de publications dont un point fort des événements commémoratifs demeure le répertoire à caractère biographique des soldats des troupes de Terre qui ont combattu en Nouvelle-France au cours de la guerre de Sept Ans – voir suggestion de lecture ci-dessous. Toutes ces activités ont mobilisé plusieurs partenaires à titre d’organisateur ou de soutien : la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs, la Commission de la capitale nationale du Québec, la Commission des champs de bataille nationaux, le Service historique de la Défense, le Musée de la civilisation du Québec, le Musée national des beaux-arts du Québec, le Musée Stewart, la Société généalogique canadienne-française, la Fédération française de généalogie, les sociétés d’histoire et de généalogie de la région de Québec, les Augustines de l’Hôpital-Général, la municipalité de Vestric-et-Candiac, la ville de Brest, plusieurs historiens, etc.


Tout en donnant le pouls de l’attachement à la France, l’ensemble des événements et des publications permet de mieux cerner le contexte du conflit, les témoins et les acteurs de celui-ci. À l’occasion, certaines découvertes faites à la suite des recherches peuvent remettre en question certaines idées préconçues. D’autres révèlent une contribution de la France beaucoup plus grande que nous ne l’aurions d’abord cru.


L’abandon de la Nouvelle-France par la mère patrie


L’abandon de la colonie par la France fait partie de la propagande britannique pour amener les habitants à déposer les armes à la suite de la conquête et à accepter le nouveau Régime. La mère patrie fait beaucoup pour conserver sa colonie laurentienne. Tout au long du conflit, elle envoie des troupes du ministère de la Marine et du ministère de la Défense terrestre, des munitions de guerre, du ravitaillement. Elle doit cependant tenir compte de ses ressources, devant se battre sur trois fronts, sur le continent européen, sur mer et dans ses colonies, à un moment où sa marine, le nerf de la guerre, est loin d’être en mesure de soutenir la concurrence de celle de la Grande-Bretagne. Plusieurs des secours qu’elle envoie ne parviennent pas à destination, un facteur explicatif de la perte de la Nouvelle-France aussi important, selon certains, que la faiblesse du poids démographique face aux treize colonies du Sud.


Pour évaluer à sa juste mesure la contribution de la France, nous devons aussi prendre en considération, entre autres choses, le mariage et l’établissement au pays de plus de 600 soldats des troupes de Terre (Combattre pour la France, p. 94), une révélation importante découlant des recherches du projet Montcalm.


Le mythe du Canadien « canadien »


S’il faut reconnaître que l’identité canadienne est en formation au temps de la guerre de Sept Ans, la notion de « canadianité » apparaît véhiculée par le dernier gouverneur général de la Nouvelle-France, Pierre de Rigaud de Vaudreuil, à des fins personnelles. Bénéficiaire de la réputation légendaire de son père, le gouverneur Philippe de Rigaud de Vaudreuil, Pierre de Rigaud de Vaudreuil est le seul gouverneur à être né au pays. Il utilise sa naissance canadienne pour progresser plus rapidement dans sa carrière. La correspondance qu’il achemine à la cour le démontre : « Il n’est pas nécessaire qu’il y ait d’officier général à la tête de ces bataillons [troupes de terre]… Je ne dois pas vous dissimuler, Monseigneur, que les Canadiens et les Sauvages ne marcheraient pas avec la même confiance sous les ordres d’un commandant des troupes de France que sous ceux des officiers de cette colonie (Cité dans Le Peuple, l’État et la Guerre, p. 371). »


En réalité, Français et habitants de la vallée du Saint-Laurent deviennent des Canadiens plus tard, à la suite de la conquête britannique. Pour le moment, ils se considèrent tous sujets du roi Louis XV. Ils en attendent support, nomination, promotion, etc. Le 12 mai 1759, l’officier français Jérôme de Foligné écrit dans son journal : « A huit heures du soir arriva Mr. de Bougainville […] Son arrivée causa tant de joye que dans l’instant son arrivée fut repandue par toute la ville, cette nouvelle etoit d’autant plus interessante qu’elle annoncoit une flotte, dans peu, de dix sept vaisseaux venant de Bordeaux chargés de munitions de guerre et de bouche […] Jamais joye ne fut plus générale elle ranima le cœur de tout un peuple… (Québec ville assiégée, p. 30). L’attachement au roi apparaît encore lorsque Bougainville repousse avec son détachement une attaque des Britanniques à la Pointe-aux-Trembles (Neuville) : celui-ci, de noter l’auteur anonyme du Journal du siège de Québec (p. 115), « a vu son cheval blessé entre ses jambes, ce qui l’a fait tomber à terre; les ennemis l’ayant aperçu l’ont cru mort et ont aussytôt crié houra, mais il s’est relevé et a fait crier : vive le Roy ». En 1763, c’est toujours le même sentiment d’affection et de fidélité à la France, exprimé par l’annaliste de l’Hôpital-Général de Québec : « On ne peut, Monseigneur, dépeindre au naturel la douleur et l’amertume qui s’est emparée de tous les cœurs à la nouvelle de ce changement de domination; on se flatte que quelque révolution que la Providence suscitera nous remettra dans nos droits (Le Devoir, Défaite ou cession? 25 août 2009). »


À l’époque, la participation à des groupes d’intérêt et l’affiliation à des réseaux assurent l’avancement personnel, parfois autant que les qualités personnelles. Pour s’être aliéné Nicolas Sarrebource de Pontleroy, devenu ingénieur en chef de la colonie, Michel Chartier de Lotbinière, officier dans les troupes de la Marine et ingénieur militaire, se fait suivre par une réputation d’incompétence : « M. de Lotbinière… a fait faire un pont sur la rivière du Cap Rouge, d’une construction nouvelle; les voitures, au lieu de passer dessus comme à l’ordinaire, passent par-dessous; cet ouvrage est digne d’une tel inventeur (Journal du siège de Québec, p. 69-70). » À l’inverse, des appuis dans la colonie et à la cour peuvent compenser un insuccès. Chargé de bloquer, à l’île aux Coudres, l’avance des Anglais dans le fleuve à l’aide de cageux (radeaux), Charles-François Tarieu de Lanaudière les brûle à l’arrivée de la flotte anglaise en mai 1759 et bat en retraite. À la suite de cette opération peu reluisante, le gouverneur Vaudreuil et l’intendant Bigot lui confient la responsabilité de réquisitionner du bétail auprès des habitants pour nourrir les troupes. L’auteur anonyme du Journal du siège de Québec écrit que « cette nouvelle dignité lui est plus lucrative que la première; d’ailleurs un coup de corne n’est pas si à craindre qu’un coup de canon qui fait très souvent la récompense des bons officiers (p. 78) »; plus loin, il ajoute : « M. de Lanaudière, chevalier de St. Louis, est à présent le grand Bouvier du munitionnaire; cette nouvelle charge lui est plus lucrative qu’honorable; tout le monde en rit mais il trouve son compte et sa sûreté (p. 100). » L’auteur anonyme exagère probablement, mais il n’en demeure pas moins que de Lanaudière est qualifié, dans une liste apostillée des officiers, de « Riche, officier très médiocre (Journal du siège de Québec, Notes, p. 149) ».


La guerre à l’européenne ou la guerre à la canadienne


On fait beaucoup état de l’opposition Montcalm « le Français »-Vaudreuil « le Canadien » sur la façon de mener la guerre. Dans son journal, Montcalm adresse plusieurs reproches à Vaudreuil, celui qui de supérieur est devenu subordonné à compter de 1758 : « Notre gouvernement ne vaut rien, écrit-il dans sa correspondance le 12 avril 1759… nulle confiance en Monsieur de Vaudreuil ny Monsieur Bigot (Québec ville assiégée, p. 26) ». « Nouveaux embarras pour la défense de Québec, n’y ayant rien de fait et point de ressources pour faire; suite nécessaire de la prodigieuse sécurité de M. le marquis de Vaudreuil », fait-t-il écrire dans son Journal le 23 mai 1759 à l’approche de la flotte britannique sur le fleuve (Québec ville assiégé, p.34). Plus loin, en date du 6 septembre 1759, face à l’armée française qui bombarde les vaisseaux qui contournent la ville pour remonter en amont, sans canonner en même temps les batteries ennemies installées à Pointe-Lévy, il fait consigner dans son Journal : « On gardait la poudre pour tirer sur les vaisseaux, et moi je dis qu’on la gardait pour les moineaux (Québec ville assiégée, p. 174). » De nouveau, le 10 septembre 1759, il ne peut s’empêcher de mettre en doute la crédibilité du gouverneur : « Le Canadien [Vaudreuil] confiant espère beaucoup des coups de vent communs dans cette saison. Mais il nous a si souvent donné de fausses espérances sur le secours des éléments, que l’on doute fort de la vérité de ses prophéties, qui ont perdu tout leur crédit (Québec ville assiégée, p. 182). »


L’opposition entre les deux hommes n’apparaît pas s’expliquer uniquement par le fait que Montcalm est familier avec la guerre à l’européenne en bataille rangée alors que Vaudreuil préfère la « petite guerre » offensive. D’un côté, il est loin d’être sûr que le premier ignore tout de la guerre d’embuscade. De l’autre, Vaudreuil est présenté comme « le seul gouverneur de la Nouvelle-France qui n’a pas d’expérience militaire. Sa participation à la campagne de 1728 contre les Renards ne peut en tenir lieu (Le Peuple, l’État et la Guerre, p. 625). » L’auteur anonyme du Journal du siège de Québec nous en laisse un portrait peu inspirant lors de la bataille du 13 septembre 1759 : « Pendant l’action M. de Vaudreuil a paru sur la coste étant en calèche, sa vue n’a fait qu’augmenter la déroute, et lui-même a décampé aussitôt et a repassé le pont de la petite rivière [rivière Saint-Charles] où il y avait au moins 3 à 4000 hommes qui y avoient été arrêtés (p. 130). »


Le mythe du Canadien féroce et belliqueux


Les journaux de campagnes militaires conservés dans les archives sont pour la plupart rédigés par des officiers français. Les habitants, conscrits pour servir dans la milice, ont laissé peu de traces permettant de retracer leurs qualités, leurs sentiments et leurs états d’âme. La rareté de leurs témoignages n’empêche toutefois pas Louise Dechêne de remettre en question l’image traditionnel du milicien canadien à l’instinct belliqueux, naturellement porté au combat et à la guerre.


À l’époque, l’habitant de la vallée du Saint-Laurent est pacifique; son horizon se limite en grande partie à sa famille, à sa ferme et à sa paroisse. Tout en n’étant pas un soldat professionnel, entraîné à observer une grande discipline et à défier le danger, il n’en apporte pas moins un soutien indispensable aux soldats des troupes de la Marine dans les rangs desquelles il combat, et aux troupes de Terre. Montcalm sait d’ailleurs à l’occasion reconnaître leur contribution : « …À la vérité si tout ce qui est soldat habitans est prevenu et se presente en armes, je pense qu’il n’y a rien à craindre (Québec ville assiégée, p. 146), trouvons-nous dans sa correspondance à propos d’une tentative possible de débarquement des Britanniques à Trois-Rivières. Lors de la débandade de l’armée le 13 septembre 1759, 200 miliciens apportent un appui indispensable… jusqu’à y laisser leur vie. De plus, le comportement des troupes françaises ne leur est pas spécifique. Les troupes britanniques font de même sur le champ de bataille lors de revers. « A peine entrées, le feu de notre mousqueterie les [les troupes britanniques] a mises en désordre, et elles se sont rembarquées (Ibid., p. 110) », trouvons-nous dans le Journal de Montcalm, en date du 31 juillet 1759, lors de l’attaque de Montmorency. Même chose à la Pointe-aux-Trembles le 7 août 1759 : « Les ennemis à cette descente pouvaient avoir, par l’estimé de leurs berges, environ 1200 hommes… où ils furent reçus par un feu étourdi; à la seconde décharge, les berges anglaises regagnèrent le large… M. de Bougainville m’a assuré qu’il a vu 7 berges dans lesquelles il pouvait y avoir 50 hommes dans chaque, et qu’il n’en a remarqué dans chaque que 4 ou 5 en état de ramer (Ibid., Journal de Panet, p. 128) ». Lors de l’attaque victorieuse de Lévis le 28 avril 1760, nous trouvons un commentaire semblable : « Mais ils se retirèrent avec tant de précipitation…Ils abandonnèrent toute leur artillerie, munitions, outils, morts et blessés… (Ibid., Journal des campagnes du Chevalier de Lévis, p. 244). »


Les aptitudes militaires du milicien canadien comme faisant partie de son bagage génétique constituent une affirmation lancée par Vaudreuil pour avoir le haut commandement non seulement des troupes de la colonie (Marine et milice), mais aussi des troupes de Terre. La milice est indispensable pour vaincre les Britanniques. Lui seul se dit capable de l’utiliser pleinement : « Je me flatte de posséder les cœurs et la confiance des colons et leur sensibilité (Le Peuple, l’État et la Guerre, p. 372) ». Mais c’est bien en vain qu’il adresse ces commentaires à la cour.


Les misères de l’habitant sous le Régime français, les bienfaits de la conquête britannique


Lors de la guerre de Sept Ans, l’habitant est fortement mis à contribution par l’administration royale et coloniale. S’il ne verse pas d’impôt, il doit payer de sa personne, comme conscrit dans la milice, pour la construction de fortifications, pour le logement des troupes, pour le transport de vivres et de munitions; il doit aussi fournir des vivres aux troupes chargées de la défense de la colonie. Par contre, la période qui suit la conquête est souvent présentée comme un temps de répit : l’habitant peut reprendre son train quotidien sous l’œil bienveillant et admiratif de Murray à l’endroit du courage, de la foi et du conservatisme des Québécois. En fait, la vie est-elle si facile? Au lendemain de la capitulation de la Nouvelle-France en 1760, les habitants peuvent retourner dans leurs paroisses et prendre possession de leur terre, habitation et effets. « Mais, quels biens veut-il [le brigadier Monckton] que nos habitants aillent occuper après les ravages qu’il a fait commettre…C’est à ce jour, s’exclame l’officier français Foligné, qu’on vit sortir du fond des bois nos pauvres femmes traînant après elles leurs petits enfants mangés des mouches, sans hardes, criant la faim… (Le Peuple, l’État et la Guerre, p. 417-418) ».


Les recherches actuelles font état de miliciens faits prisonniers. Elles mentionnent plus de 4000 retours en France jusqu’aux années 1770. Les membres de l’élite, ceux qui dépendent de l’administration royale pour leur emploi et leur subsistance, quittent. De même, des Canadiens appartenant aux classes populaires. D’autres doivent rester, ceux qui, vivant de la culture de leur terre, n’ont d’autre choix. Pour ceux-ci, nous devons nous poser la question sur ce qu’ils doivent endurer. Des situations comme la mise à mort par Murray, le 22 mai 1760, du meunier Nadeau pour avoir incité ses compatriotes à la révolte et poussé l’attachement à la France, nous invitent à pousser plus loin les enquêtes dans les archives sur ceux qui refusent de se rallier au nouveau Régime (L’Année des Anglais, p. 109). Tout n’a pas été dit et écrit sur ceux qui sont demeurés dans la vallée du Saint-Laurent après 1760 et sur la « condescendance » de Murray…


Pour mieux se souvenir


Le rappel de la bataille des plaines d’Abraham et de la mort de Montcalm suscite des travaux à caractère généalogique et historique. Les Québécois ont maintenant à portée de la main des informations qui remettent en question le mythe de l’abandon de la France et qui permettent de découvrir, peut-être de redécouvrir, l’apport important de la France et des premiers Français au développement du Québec. En même temps, ils disposent de données pour vérifier si un de leurs ancêtres peut être rattaché aux soldats des troupes de Terre. Pour les autres, les soldats des troupes de la Marine et les miliciens, ils disposent de pistes permettent d’entreprendre une enquête semblable.

champlain vague